I. Introduction
A. Au fondement des violences urbaines ou mouvements contestataires contemporains
Ces dernières années, les changements idéologiques, culturels, politiques et économiques sont arrimés à diverses formes de violences en milieu urbain (Osaghae-Eghosa, Touré, Kouamé, Olawale & Adisa, 1994 ; PASU-PNUD, 2007 ; Yao, 2014a et b). Les réponses proposées par les pouvoirs publics peinent à produire les résultats escomptés. Dans cette optique, les mouvements contestataires catégorisés comme violences urbaines affleurent et constituent une préoccupation constante car ils questionnent le modèle sociétal (M’bra, 2010 ; Yao, 2014b ; Yao et Bakayoko, 2015). Ces manifestations se déconstruisent d’un point de vue qualitatif comme un ensemble de comportements de groupe (1er critère), auxquels les acteurs donnent le sens de manifestations légitimes de colère et de vengeance (2ème critère), dirigés contre un adversaire institutionnel (3ème critère), même si ces violences peuvent parfois s’accompagner de prédations diverses selon les opportunités qui se présentent (Dumont, 2006 ; Macé, 2000).
Pour autant, en les examinant sous un angle moins policier, ces manifestations vindicatives semblent mobiliser en dehors des actes perçus comme agressifs, d’autres éléments d’expression moins frontale. Ces moyens alternatifs apparaissent sous forme de banderoles ou slogans de revendication maniant l’humour (Abidjan.net, 2019 ; De Villers et Omasombo, 2004). L’humour semble apparaître en effet, comme un outil de plus en plus sollicité par les manifestants (Fié, 2012 ; Harsch, 2008 ; Méité, Yao et Bendé, 2018 ; Yao, 2014b).
B. Etude de l’humour dans les mouvements sociaux et/ou de violences urbaines
L’usage de l’humour dans les mouvements sociaux et/ou de violences urbaines a fait l’objet de plusieurs travaux. Ainsi, nous observons avec Gagné (2017) que les chercheurs se refusaient d’associer, au départ, ces deux thématiques dans leurs réflexions afin de ne pas discréditer les mobilisations en les assimilant à des « transes collectives irrationnelles » à l’instar de la théorisation de « la psychologie des foules » avec Le Bon (1895[2002]) actualisée par (Duperré, 2008) : « les manifestants sont considérés comme des êtres anomaux, irrationnels, des déviants émotionnels qui menacent l'ordre social. ». Cette perception de l'action collective comme étant l’émanation d’une pensée irrationnelle est modifiée dans la décennie des années 1960 avec la floraison des mouvements sociaux (Chazel, 2009). En réinjectant de la rationalité, donc de l’utilité dans ces actions collectives, les observateurs introduisent la théorie de la mobilisation des ressources qui postulent que « les manifestants aux contestations populaires se mobilisent en fonction des coûts et des bénéfices possibles liés à la lutte en question ». Cette rupture paradigmatique est lisible sous la plume de Duperré (2008) : « tandis que les précédents théoriciens ont dépeint les protestataires comme émotifs pour démontrer leur irrationalité, les nouveaux théoriciens ont démontré leur rationalité en déniant leurs émotions. ». Dans cette dynamique, Sommier, Fillieule, Mathieu et Péchu (2009) renforcent le postulat selon lequel, les expressions d'émotions contribuent à la construction des causes collectives.
La convocation de l’humour dans ces actions collectives souvent « violentes » induit des dispositifs de sensibilisation conglomérant divers supports matériels par les activistes à l’instar des affiches, des spectacles, des médias sociaux, des chansons, des films, etc. (Gagné (2017). Plusieurs études insistent sur la nature ambivalente de l’humour dans les manifestations collectives car pour certains, les émotions permettent la formation de groupes qui se mobiliseront, tandis que pour d'autres, les émotions fournissent des outils visant la consolidation et la vitalité d'un groupe préexistant. Les émotions en lien avec l’humour sont tantôt lues comme des effets des mobilisations ou tantôt présentées comme les causes des mouvements de contestation (Lefranc et Sommier, 2009).
Quels sont les avantages et inconvénients associés à l’usage de l’humour dans les mouvements contestataires ou violences urbaines ?
Au chapitre des avantages, retenons que l'humour apparaît comme une tactique de revendication afin de renforcer la cohésion groupale par la construction identitaire (on rit d’une même chose car nous sommes identiques). Cette stratégie contribue à solder des dissensions de façon socialement acceptable en rassemblant les acteurs autour de valeurs communes (Fominaya, 2007). L’humour présente ainsi une force d’influence dans l'activisme politique à l’instar des mouvements féministes ou de portée sociétale comme les « gilets jaunes » en France ou encore internationale avec l'alter-mondialisme (Dupuis-Déri, 2010).
L’un des arguments pivots qui militent pour l’expression de l’humour dans les mouvements sociaux violents ou pas tient au fait qu’il « peut être vu et compris par un plus large public grâce à l'attention médiatique (…) et [ces expressions humoristiques] ont également l'avantage d'être souvent vulgarisés de manière à ce que tous et toutes puissent saisir le message plus facilement » (Dupuis-Déri, 2010 ; Yao, 2014). Ici, les procédés comme les mises en scène théâtrales et les calembours sont les plus souvent mobilisés en parodiant et en ridiculisant l'absurdité des lois, des actions des forces de l’ordre, des dirigeants ou enfin de l’ordre social établi (Gagné, 2017 ; Moussaoui, 2013 ; Yao, 2014).
A l’opposé, l’humour dans le champ des mouvements sociaux peut provoquer des désavantages non moins significatifs. Le principal grief tient au fait que « les actions de revendication sont trop sérieuses et graves pour que de la – bouffonnerie- y soient associées ». Cette démarche aurait pour incidence de banaliser la portée de la lutte en distrayant les activistes ou militants et les pouvoirs publics du fond du problème ou des enjeux réels (Fominaya, 2007 ; Yao, 2014). Enfin, l’humour peut bien souvent être incompris ou interprété autrement par le public qui le reçoit de sorte que cette initiative est génératrice de malentendus, surtout face à des groupes hétérogènes : « le comique peut être difficile à saisir pour de nombreuses raisons. Le sens de l'humour varie grandement en fonction des classes, des groupes, des genres, du temps, et de bien d'autres facteurs (Gagné, 2017).
C. Du rapport entre humour et résilience communautaire
L’humour renvoie à un concept polysémique qui est affecté par des contingences culturelles et circonstancielles dans lesquelles il prend corps. Il existe une multiplicité de sous-types d’humour, ce qui peut provoquer une certaine désorientation quant à sa définition (Panichelli, 2006). A titre illustratif, on peut citer l’humour de situation, d’autodérision, de second degré, de jeux de mots, l’humour pince-sans-rire, noir, sarcastique, lié aux tabous sexuels, scatologique, l’humour verbal et non-verbal, etc. De cette arborescence conceptuelle, quelques fois opposées, nous pouvons retenir à minima que l’humour est la vivacité piquante de l’esprit ; ingéniosité dans la façon de concevoir et d’exposer quelque chose. En référence au DSM IV (Guelfi et Crocq, Coord., 2005, p.935), nous pouvons concevoir l’humour comme un mécanisme de défense individuel : « mécanisme par lequel le sujet répond aux conflits émotionnels ou aux facteurs de stress internes ou externes en faisant ressortir les aspects amusants ou ironiques du conflit ou des facteurs de stress. ».
L’humour est présenté comme une ressource efficace avec un potentiel « adaptatif élevé » qui permet d’opérer la synthèse dynamique d’une série de mécanismes de défense notamment l’anticipation, la capacité de recours à autrui, l’altruisme, l’affirmation de soi, l’auto-observation, la sublimation et la répression (Panichelli, 2006). L’humour en psychanalyse peut être présenté comme un processus opérant dans le champ du Préconscient, étayé sur la dynamique inter-instancielle et apparenté à un mécanisme de défense. Il permet ainsi de faire l’économie de l’énergie investie dans des situations pénibles (pitié, irritation, colère, souffrance, dégoût, attendrissement, horreur, etc.). L'énergie ainsi soustraite est transformée en un plaisir modéré mais victorieux, loin de la décharge hilarante, qu'est le sourire d'humour. Dès lors, il épargne à la personne en difficulté les affects douloureux que sa situation devrait entraîner et permet, grâce à la plaisanterie, d'éviter jusqu'à l'expression de ces affects, c'est-à-dire des plaintes qui seraient justifiées (Beaudoin, 2013 ; Ionescu et coll., 2003).
L’humour, force émotionnelle, sous cet angle, paraît être significativement lié à la capacité de l’individu à se construire positivement au-delà des situations vécues personnellement comme traumatisantes (Ionescu, et al., 2010). Pour dire autrement les choses, l’humour facilite l’adaptation en situation stressante et est dans une relation de vases communicants avec le concept de résilience. Les individus présentant un bon sens de l'humour afficheraient un plus faible niveau de stress et démontreraient moins d'anxiété comparativement à ceux qui, dans un contexte analogue, auraient un plus faible sens de l'humour (Tricart, 2015). La résilience serait intégrée à l’humour afin de maintenir l’individu dans les liens de la structure sociale, même dans des situations extrêmes (Panichelli 2007). La résilience justement dont feraient preuve les manifestants des actes lors des violences urbaines mérite pour les fins de la présente recherche d’être clarifiée.
La résilience peut être appréhendée comme la capacité d’adaptation positive dont fait preuve une personne lorsqu’elle est confrontée à une situation présentant un ou plusieurs facteurs de risque. Elle est aussi définie comme « la capacité d’une personne, d’un groupe, de bien se développer, de continuer à se projeter dans l’avenir, en présence d’événements déstabilisateurs, de traumatismes sérieux, graves, de conditions de vie difficiles » (Cyrulnik et al., 2001).
Richardson (2002) propose un modèle opérationnel de la résilience et de la capacité de résilience de l’individu ou du groupe considéré. Pour lui, ce concept s’inscrit dans un processus d’adaptation aux stresseurs, à l’adversité, aux changements et aux opportunités. Cette étape a pour finalité d’aboutir en l’identification, le renforcement et l’enrichissement des facteurs de protection, qu’ils soient personnels ou environnementaux. La résilience mobilisée dans le cadre de notre réflexion concerne la résilience communautaire. Elle se définie aussi comme l’habileté d’une communauté à répondre à l’adversité et ce, en cherchant un meilleur niveau de fonctionnement.
La communauté universitaire pédagogique qui nous intéresse ici s’entend comme un système dynamique composé de divers acteurs et qui est continuellement créé et recréé et non pas seulement un agrégat de personnes. Au final, la résilience communautaire doit être conçue en rapport avec des facteurs multiples de type psychologiques, environnementaux et comportementaux (Perry et coll., 2009).
D. Apport des représentations dans la modélisation du lien entre humour et résilience
Le lien ontologique entre humour et résilience est susceptible d’être étayé par la théorie des représentations sociales. Pour Abric (2003), la représentation est le produit d’une activité mentale par laquelle, un individu ou un groupe reconstitue le réel auquel il est confronté, en lui attribuant une signification spécifique. Ce référent théorique à l’interface du social et du psychologique apparaît comme une grille de lecture pertinente susceptible de rendre compte des déterminants qui organisent et légitiment ou non les pratiques d’humour chez les groupes sociaux (Panichelli, 2007). Dans le prolongement des travaux d’Abric, nous considérons que notre relation au monde extérieur ainsi qu’à nous-mêmes est nécessairement médiatisée par nos représentations sociales. Ces dernières traitent, filtrent, les informations qui nous parviennent et nous fournissent des points de repère plus ou moins valides pour nous orienter et/ou justifier nos comportements. Dès lors, la compréhension de nos actes, mais aussi leur traitement, passe en partie par l’analyse de la représentation du groupe social concerné (Bendé, Méité et Yao, 2019). Les représentations sociales concourent ainsi à identifier les fonctionnements sociocognitifs associés à l’objet social analysé, en l’occurrence l’humour comme stratégie de résilience au sein des mouvements contestataires comme le soutiennent plusieurs travaux (Yao, 2015, 2014). Moliner ajoute à propos de la pertinence des représentations sociales que : « Il est légitime de se poser la question des représentations sociales chaque fois que l'on pourra observer un décalage entre des données objectives d'une situation et les prises de position, les jugements ou les conduites adoptés par les individus; chaque fois que l'on pourra observer que des individus placés dans des conditions similaires manifestent des prises de positions, des jugements ou des conduites différents ; chaque fois enfin que l'on souhaitera comprendre les significations que des individus attribuent à certains aspects de leur environnement. » (Moliner et al., 2002, p.36).
Le modèle structural des représentations sociales retenu conduit à l’hypothèse du noyau central dans laquelle, certains items sont « centraux » car ils tendent à organiser la totalité de la représentation tout en étant plus résistants au changement tandis que d’autres sont « périphériques » puisque plus instables et moins prégnants dans la représentation (Abric, 2003). La modélisation du lien entre humour et résilience face aux manifestations contestataires, à travers les représentations sociales, que nous proposons dans le cadre de cette contribution s’inscrit donc dans cette perspective.
L’objectif de l’étude est d’analyser l’humour comme stratégie de résilience communautaire lors des manifestations contestataires sous l’angle théorique et méthodologique des représentations sociales.
Il s’agit de manière spécifique de :
-identifier le contenu et l’organisation des représentations sociales associées à l’humour chez les participants ;
-analyser de manière comparée, l’humour comme stratégie de résilience communautaire de revendication lors des mouvements contestataires dans le contexte ivoirien ;
-dégager les enjeux liés à l’usage de l’humour dans lors des revendications collectives dans l’espace public en Côte d’Ivoire.
Nous anticipons le fait que le fait de valider ou non l’humour comme stratégie de résilience communautaire opérant dans le contexte sociopolitique et culturel spécifique de la Côte d’Ivoire dépend du type de représentations sociales de l’humour.
E. Contexte socio-politique des « marches vertes »
Depuis plusieurs semaines, de multiples mouvements de grève et de protestation pour l’amélioration des conditions de vie et de travail des principaux acteurs du secteur éducation-formation étaient observés. De l’avis des syndicats des enseignants-chercheurs « l’école va mal en Côte d’Ivoire et la formation des élites de demain s’amenuise au fil des années ». Ainsi, selon la CNEC soutenue par la plateforme de revendication1 soutient qu’« au lieu d’analyser objectivement cette situation sérieuse, et de prendre des mesures courageuses et idoines pour aller à l’apaisement, le gouvernement de Côte d’Ivoire a choisi la voie sans issue de la répression »2.
La gouvernance de l’Université Félix Houphouët-Boigny (UFHB) et le gouvernement ivoirien sont accusés par la communauté universitaire (les enseignants-chercheurs et chercheurs), de bloquer les salaires de plusieurs membres depuis des mois en réponse aux grèves pour revendiquer l’amélioration des conditions de vie et de travail de ses fonctionnaires.
Aussi, les actes 1 et 2 des « marches vertes », en référence aux manifestations en toge de couleur verte des enseignants et chercheurs des Universités publiques de Côte d’Ivoire, sont organisées sur le site de l’UFHB le mardi 26 et le jeudi 28 février 2019 pour « dénoncer les intimidations, la tentative de musèlement des syndicats orchestrée par nos autorités et l’emprisonnement de ces leaders syndicaux » (Koaci, 20 février 2019).
II. Méthode de l’étude
La présente étude est de type hypothético-déductif et s’inscrit dans une approche mixte qui exploite aussi bien la technique de l’entretien que celle du sondage.
A. Procédure
1. Matériel
Le protocole comporte comme matériel, une tablette pour la visualisation des images des « marches vertes » obtenues à partir du lien : http://www.koaci.com/m/cote-divoire-codec
Figures 1 : série d’images illustrant la « marche verte » des enseignants-chercheurs et chercheurs à l’Université Félix Houphouët-Boigny à Abidjan
Source : http://www.koaci.com/m/cote-divoire-codec
Nous avons utilisé un guide d’entretien semi-structuré explorant les logiques sociocognitives relatives à l’humour :
-opinions, croyances et stéréotypes associés à l’humour par les enquêté.es ;
-effet performatif de l’humour comme stratégie de résilience communautaire lors des mouvements contestataires dans le contexte ivoirien dans une approche comparée ;
-enjeux liés à l’usage de l’humour dans lors des revendications collectives dans l’espace public en Côte d’Ivoire.
Ces items sont de nature à organiser les représentations sociales de l’humour comme instrument de revendication chez les enquêtés.
Nous avons mobilisé également un questionnaire d’évocations hiérarchisées à partir de photos inductrices (images présentant des slogans humoristiques d’enseignants-chercheurs lors des « marches vertes » de leur syndicat CNEC à l’Université FHB d’Abidjan).
Le questionnaire d'évocations hiérarchisées est un outil d'association libre dont l'énoncé permet à l'enquêté de s'exprimer librement suite à une phrase inductrice : pouvez-vous nous dire ce qui vous vient immédiatement à l’esprit lorsque vous entendez le groupe de mots « Humour et revendication ?
Il est demandé ensuite à l’enquêté de faire un classement (hiérarchisation) des évocations produites. Ces deux tâches permettent d’obtenir le contenu et l’organisation des éléments liés aux représentations sociales de l’objet étudié selon le modèle structural des représentations sociales (Vergès, 1992 ; Yao, 2014b, 2015).
2. Echantillon
Nous avons procédé au recrutement des enseignant.es-chercheur.es et chercheur.es au sein des Universités FHB de Cocody-Abidjan et Jean Lorougnon Guédé de Daloa. Les caractéristiques qui ont guidé la sélection des participants sont celles de la participation ou non aux « marches vertes » et la validation ou non de l’humour comme stratégie opérante de revendication dans le contexte sociopolitique ivoirien. La technique du choix raisonné (Guéguen, 2005) a été retenue.
L’étude s’est faite ainsi avec N = 64 participants dichotomisés en deux groupes dont 34 sujets validant l’humour comme instrument résilient de lutte et 30 sujets se positionnant contre ce postulat. L’approche comparative retenue comme le souligne Moscovici (1986, p. 76) est nécessaire car « l’analyse des représentations doit être comparative par définition : elle implique la comparaison entre groupes, la comparaison entre les cultures, et la comparaison entre mentalités et idéologies ».
Deux focus-group et sept entretiens individuels ont été conduits également avec certains participants sélectionnés en raison de leur statut d’idiosyncrasie notamment les responsables syndicaux des enseignants-chercheurs et chercheurs.
B. Traitement des données
Les données obtenues sont traitées d’une part selon une analyse de contenu de type lexico-sémantique (Dany, 2016) à partir des productions langagières issues du guide d’entretien semi-structuré. L’analyse prototypique conduite d’autre part sur les données du questionnaire d’évocations hiérarchisées a permis d’extraire le contenu et l’organisation des items représentationnels associés par les participants à l’objet « humour ». Ces différentes opérations sont effectuées grâce aux logiciels Evoc version 2005.
L’analyse des similitude (ADS) sollicitée in fine, a été systématisée par Flament et Rouquette (2003) et s’appuie sur la théorie des graphes en soulignant les relations fortes entre les éléments de la représentation. Ces relations peuvent être de proximité, de ressemblance, de similitude, voire d'antagonisme » (Moliner & al., 2002, p. 146). Les logiques sociocognitives qui organisent la représentation de l’objet sous étude (Abric, 2003) sont ainsi identifiées via les « communautés lexicales » qui renforcent les relations de voisinage entre les formes. L’outil statistique retenu ici pour le traitement des données est le logiciel Iramuteq qui s'appuie sur le logiciel de statistique R et sur le langage python. Nous avons opté pour la lemmatisation sans désambiguïsation grâce aux dictionnaires incorporés d’Iramuteq de sorte que les verbes sont ramenés à l’infinitif, les noms au singulier et les adjectifs au masculin singulier. Nous avons enfin différencié les formes dites « pleines » (ou formes actives) qui seules participent aux analyses, des mots outils ou « formes supplémentaires » (Loubère & Ratinaud, 2014).
III. Résultats de l’étude
A. Identification du contenu et de l’organisation des représentations sociales associées à l’humour chez les participants
Le modèle structural des représentations sociales requiert au-delà de l’identification du contenu de la représentation de l’objet, celle de l’organisation des items recueillis. Ainsi, le quadrant en haut et à gauche (case grisée) comprend les mots à la fois très fréquents et cités dans les premiers rangs (présumés centraux dans la représentation). Ils constituent les items qui donnent sens à la représentation de l’objet étudié.
Tableau 1 : répartition des évocations en fonction du rang et de la fréquence pour l’ensemble des enseignants-chercheurs
L’ensemble des enseignants-chercheurs et chercheurs investigué.es associent à l’humour, des évocations qui renvoient au champ lexical du ludique « comédie-10… 3,000--distraction-222,818—divertissement-16… 2,813 ». De manière consensuelle, leurs représentations sociales présentent l’humour comme un moyen de se recréer même si dans la zone des éléments contrastés (quadrant inférieur gauche), s’observe d’autres items de revendication « autre-manière-passer-message… 4… 3,000—parodie… 6… 2,500—satire… 6… 3,000 ».
Qu’en est-il de la construction de l’humour comme stratégie résiliente au niveau communautaire chez les deux groupes de repondant.es ?
B. Analyse comparée de l’humour comme stratégie résiliente de revendication lors des mouvements contestataires dans le contexte ivoirien
Les enseignants-chercheurs et chercheurs sont discriminé.es selon que le groupe valide ou pas l’humour comme instrument de revendication résilient au niveau communautaire. Les prises de positions face à cet item nous permettent d’obtenir les deux tableaux suivants.
Tableau 2 : répartition des évocations en fonction du rang et de la fréquence pour les enseignants-chercheurs qui valident l’humour comme instrument résilient de lutte
Les enseignants-chercheurs et chercheurs qui valident l’humour comme instrument résilient de lutte présentent une représentation sociale intégrant des évocations de dimension ambivalente. Ces participant.es construisent l’humour aussi bien comme un medium ludique « distraction-12… 3,000 –joie-8… 3,500 » qu’un instrument de mouvement contestataire « parodie-6… 3,500 ».
Tableau 3 : répartition des évocations en fonction du rang et de la fréquence pour les enseignants-chercheurs qui réfutent l’humour comme instrument résilient de lutte
Les enseignants-chercheurs et chercheurs qui réfutent l’humour comme instrument résilient de lutte lui associent une représentation sociale ancrée dans une dimension univoque liée à son caractère ludique « divertissement-12… 3,500 –rire-26… 3,385 ». Ce postulat est validé aussi bien à la première périphérie avec les occurrences « amusement—distraction » qu’à la zone des éléments contrastés avec notamment « blaguee-6… 2,000—comédie--6…2,000—histoire-drole-6… 3,000 ».
Au demeurant, nous retenons que les enseignants-chercheurs et chercheurs valident ou pas, l’humour comme un instrument de revendication résilient au plan communautaire selon les représentations sociales que ces participant.es construisent de l’humour de façon générale. En ce sens, nous mettons en relief ici, la fonction d’orientation et de légitimation des conduites associée aux représentations sociales dans le modèle structural.
C. Enjeux liés à l’usage de l’humour dans lors des revendications collectives dans l’espace public ivoirien
Les prises de positions relatives à l’humour comme stratégie résiliente selon les enseignants-chercheurs et chercheurs investigué.es renvoient à des enjeux socioculturels et politiques liés à la régulation sociale.
L’exploitation du graphe de similitude issu du traitement des productions langagières nous permet d’avancer dans la compréhension de ces positionnements différenciés.
Figure 2 : graphe de similitude associé à la représentation sociale de l’humour comme stratégie de résilience communautaire chez l’ensemble des participants
Le graphe de similitude montre les communautés lexicales qui traduisent les prises de positions différenciées par rapport à l’objet humour chez les groupes de répondants. Ainsi, les classes identifiées oscillent entre le pôle ludique avec des évocations comme « joie, distraction, détresser, plaisir, blague, bonne-humeur, comédie, amusement, contraire-colère, etc. », le pôle de revendication/subversif via des items comme « parodie, satire, responsabilité, passer-message, dire-autrement-chose, crier-son-ras-le-bol, etc. », le pôle socioéconomique et professionnel avec les occurrences comme « métier, palais-culture, représentation-scénique, etc. », le pôle de farce « manque-sérieux, amuser-galerie, mensonge, etc. », ou enfin, le pôle des autres vertus de l’humour par les mots comme « santé, rajeunir, soulagement, réconciliation, rapprochement, socialisation, se protéger, etc. ».
Sur cette base, pour les enseignants-chercheurs et chercheurs qui valident l’humour comme instrument résilient de lutte ou de revendication, nous notons que l’humour au-delà de sa vocation ludique peut être également investi comme un instrument résilient de contestation et de satire politique. Ces finalités associées à l’humour via un tropisme de résistance sont traduites par plusieurs répondant.es :
**** *sex_ masculin * opinion_ pour * ufr_ communication
« Je pense que les marches vertes avec les toges et les messages d’humour qu’on a pu voir ont porté leur fruit. D’abord, le message avec humour a deux caractéristiques : un aspect ludique ou pour faire rire et un autre aspect d’interpellation des autorités (…) donc pour moi, ces manifestations ont été des succès »
Légende : *sex_ masculin (sexe = masculin/féminin) / * opinion_ pour (opinion = pour ou contre l’humour comme instrument de résilience communautaire) / * ufr_ (communication, criminologie, sociologie, etc.)
L’humour favorise également l’adaptation et est construit par ce groupe comme un système dynamique et adaptatif selon les contextes (ludique et résilience). Les répondants de ce groupe estiment que dans un contexte socio-politique et culturel où la liberté d’expression demeure en friche, l’ironie ou la caricature véhiculée dans l’humour sont susceptibles de permettre à la communauté universitaire pédagogique de faire face sans heurter de manière frontale, les incongruités des décisions de la Gouvernance :
**** *sex_ féminin * opinion_ pour * ufr_ criminologie
« L’humour des affiches étaient intéressant car je crois que tout dépend du public auquel on s’adresse. Les messages d’humour nous ont permis d’exprimer notre désarroi face aux sanctions des collègues de la CNEC. En suscitant l’adhésion de tous ! Cela a permis de dépeindre les tares de l’UFHB et de désarmer en quelque sorte, l’autorité académique (…) tout cela en adoucissant le langage !
L’humour est associé de façon pertinente ici à la revendication de façon résiliente pour lutter afin d’améliorer les conditions de travail et de vie des enseignants-chercheurs et chercheurs de Côte d’Ivoire. Le recours à l'humour, revient à extirper de la situation vécue comme traumatisante, les aspects plaisants, ironiques ou insolites afin de se défendre.
**** *sex_ masculin * opinion_ pour * ufr_ sciences de l’éducation
« Des collègues ont dû renoncer à leurs primes d’encadrement respectives pour que leurs étudiants puissent soutenir leurs mémoires de fin de formation (…) La situation est triste et fait sourire en même temps car on ne sait plus trop quoi faire face à ces dirigeants qui sont bloqués sur leur position vindicative (...) Oui, je pense que dans ces conditions délétères, il vaut mieux en rire… même si c’est un rire jaune comme on dit car la CNEC aussi semble impuissante !
Conjointement, pour les enseignants-chercheurs et chercheurs qui ne légitiment pas l’humour comme un instrument de résilience communautaire pour lutter ou revendiquer, les enjeux renvoient également aux dimensions socio-politiques et surtout culturels.
Ce second groupe de répondant.es construit l’humour comme un objet de représentation typiquement ludique. Leur prise de position identifiée à propos du lien entre humour et résilience communautaire souligne une opinion de scepticisme sur le caractère efficient et adapté de cette interaction. Pour dire les choses autrement, les luttes de contestation, surtout pour des sujets aussi délicats et importants ne devraient pas être associés à l’humour pour ne pas édulcorer leur portée. Un tel postulat est traduit par les extraits de verbatim de plusieurs enquêté.es :
**** *sex_ masculin * opinion_ contre * ufr_ droit
« Votre marche verte-là n’a rien donné (…) au contraire, on est revenu à la case de départ et la situation s’est même empirée. Vous avez à lutter contre des gens qui ne veulent rien comprendre et qui sont réticents au dialogue et vous avez pour toute arme, une manifestation avec des pancartes d’humour ! Moi ça me fait rire et je suis sûr qu’eux aussi (…) Si c’est ça, la CNEC peut marcher mille fois, ça ne les dérange pas !
Dans le continuum « efficacité—inefficacité » de l’humour comme stratégie résiliente de lutte, le second groupe postule l’humour comme une activité dénuée d’intérêt dans le processus de transformation sociale. Il s’agirait d’une activité loufoque destinée à divertir et non pas à assurer une quelconque part active et pertinente dans toute tentative de changement des mentalités :
**** *sex_ féminin * opinion_ contre * ufr_ sociologie
« Je pense sincèrement qu’on a des sujets sérieux qui concernent la société et franchement l’humour n’a pas sa place dans ce contexte. C’est juste bon pour distraire les populations. Mais quand il s’agit de problèmes sociaux sérieux, en toute franchise, je pense que l’humour ne peut pas marcher et il faut d’autres moyens de revendication. Au contraire, si on utilise l’humour, j’ai l’impression que cela va décrédibiliser la lutte ou bien les revendications. C’est pour ça que je pense que la marche verte n’a pas marché comme il faut (…) La population a vu les images dans les journaux mais la CNEC n’a pu faire changer la position de la Gouvernance ! »
Il subsiste à ce niveau, des stéréotypes négatifs associés à l’humour en tant qu’outil de contestation dans une perspective résiliente de la part des membres du second groupe. Pour ces derniers, la contestation ne ferait pas bon ménage avec le besoin de tourner en dérision les normes sociales car afin de communiquer des satires sociales aux dirigeant.es.
Cette forme alternative d’expression citoyenne et démocratique est jugée inappropriée, voire, contre-productive dans le débat public politique dans le contexte socio-politique et culturel en Côte d’Ivoire.
IV. Discussion des résultats
Notre étude permet d’explorer les logiques sociocognitives associées à l’humour dans le champ des revendications collectives publiques. Ces manifestations contestataires qui, bien souvent, sont porteuses de la capacité de résilience communautaire des participants, font l’objet de lectures antagonistes (M’bra, 2010 ; Yao, 2014, 2015). La mobilisation de l’humour comme ressource de résilience communautaire dans le cas des « marches vertes » chez les enseignants-chercheurs et chercheurs ne déroge pas à cette règle.
L’objectif assigné à la présente étude était d’analyser l’humour comme stratégie de résilience communautaire lors des manifestations contestataires sous l’angle théorique et méthodologique des représentations sociales. La discussion des résultats s’opère selon les objectifs spécifiques retenus dans la contribution.
A. Opinions et croyances associées à l’humour par les enquêté
Les opinions, croyances et stéréotypes associés à l’humour comme stratégie de résilience sont modélisés à travers les types de représentations sociales de l’humour. Pour l’ensemble des enseignants-chercheurs et chercheurs investigués, l’humour renvoie au champ lexical du ludique de manière consensuelle revendication « autre-manière-passer-message-parodie-satire ». Ces évocations signent la prégnance des aspects normatif et fonctionnel de l’humour au sein des représentations sociales.
La dimension normative est liée à l’histoire collective et au système de valeurs et des normes du groupe social enquêté (Abric, 2011, p. 46). La communauté universitaire pédagogique connaît justement d’un point de vue historique, de multiples mouvements de grève destinés à solder les préoccupations des personnels de l’enseignement supérieur. Ces mouvements contestataires aux fortunes diverses ont contribué à instaurer une culture syndicale, des valeurs de solidarité relative et de résistance au sein des enseignants-chercheurs et chercheurs. Cette donne constitue le ferment qui consacre le recours ou non de l’humour comme stratégie de résilience chez certains membres de ce corps professoral (Yao, Méité et Bendé, 2017).
La dimension fonctionnelle renvoie à l’inscription de l’objet dans des pratiques sociales et/ou opératoires. Les items relevant de la dimension fonctionnelle « satire, rire » contribuent à assurer à l’humour, un statut d’outil collectif de récréation certes, mais de revendication également chez les répondant.es. L'intérêt de cette double lecture est de souligner le potentiel « d’insensibilisation » résiliente que confère l’humour aux groupes de personnes face à certaines situations à risque ou des évènements dramatiques (Sibony, 2009). L’étude de la résilience passe par l'exploration des forces individuelles ou collectives et des milieux qui permettent de grandir dans l'adversité (Beaudoin, 2013 ; Richardson, 2002 ; Yao, 2015).
B. Analyse comparée de l’humour comme stratégie résiliente de revendication lors des violences urbaines dans le contexte ivoirien
Les résultats montrent une dichotomisation des prises de positions au sein des participants. De manière spécifique, les enseignants-chercheurs et chercheurs qui valident l’humour comme instrument résilient de lutte ont une représentation sociale intégrant des évocations de dimension ambivalente : un aspect ludique « distraction-joie » et un aspect instrumental de revendication « parodie ».
Cette donne consacre l’existence ici, d’éléments mixtes qui ont la double dimension normatif-fonctionnel (Abric, 2011, p. 46), et qui interviennent tant dans la l’orientation des pratiques que dans la production des jugements (Abric et Tafani, 1995, p.2 3). Ces éléments contribuent à souligner une représentation sociale positive de l’humour en tant que medium de revendication et de « dédramatisation » face à ce qui est perçu comme arbitraire chez les manifestants. La résilience communautaire mise en exergue dans les cognitions exprimées structure la contestation et le besoin de tourner en dérision ceux qui incarnent l’institution de gouvernance universitaire. La résilience communautaire apparaît in fine à ce stade comme un style d'humour affiliatif qui favorise l’estime de soi dans la sphère sociale, tout en aidant au développement et au maintien d'un bon réseau de soutien afin de favoriser le bien-être psychologique (Beaudoin, 2013).
Il s’agit enfin, pour les membres de ce groupe d’user d’une forme d’humour autovalorisant destiné à maintenir un regard humoristique sur la vie malgré la présence de stress ou d’adversité (sanctions multiples des collègues) (Yao, 2014a, 2015).
En référence au groupe des enseignants-chercheurs et chercheurs qui réfutent l’humour comme instrument de résilience communautaire, nous pouvons retenir que ces derniers présentent une représentation sociale univoque. Ce second groupe associe à l’humour, un aspect typiquement ludique « divertissement–rire ». Ces enseignants-chercheurs et chercheurs estiment que dans le contexte socio-politique et culturel qui prévaut en Côte d’Ivoire, recourir uniquement à l’humour, dans une perspective de résilience communautaire, pour conduire une revendication est un projet chimérique, voire, contre-productif.
Cette prise de position est étayée selon eux par l’inefficacité relative des « marches vertes » successives qui n’ont pour seul résultat probant que la libération sous-condition du leader de la CNEC, tandis que les revendications originelles demeuraient en l’état. Le besoin de divulguer des messages critiques vis-à-vis des « injustices subies » dans une forme de « bravade » et de liberté d’expression lié à la résilience communautaire constituerait pour eux, une stratégie inopérante (Ionescu et Jourdan-Ionescu, 2010 ; Yao, 2015).
Les représentations sociales de l’humour soulignent ici, un aspect normatif qui renvoie à la transgression des normes et valeurs du groupe social. En d’autres termes, les « choses sérieuses » pour reprendre leur vocabulaire, doivent être traitées avec des méthodes ou stratégies sérieuses : ce qui est à l’antipode de l’humour. Ainsi, ces répondant.es délégitiment l’humour agressif qui est la tendance à utiliser l'humour pour manipuler ou critiquer autrui en utilisant le sarcasme, la moquerie, le ridicule ou le dénigrement (Ionescu, 2006). Cette forme d'humour est employée dans le but de s'auto-valoriser au détriment des relations interpersonnelles (Beaudoin, 2013 ; Vanistendael, 2005).
C. Enjeux liés à l’usage de l’humour dans les violences urbaines dans l’espace public en Côte d’Ivoire
Être capable de s'amuser des incongruités de la vie peut être considéré comme une stratégie d’adaptation. Dans ce sens, cette réalité renvoie au concept de résilience, en l’occurrence, à la résilience communautaire. Pour autant, ce postulat est diversement perçu et construit selon les groupes d’acteurs en présence dans le cadre de notre étude.
Pour ceux qui valident l’humour comme stratégie de résilience communautaire susceptible de véhiculer les récriminations des populations, les représentations sociales de l’humour sont ambivalentes. L’enjeu ici est de montrer qu’au-delà de l’aspect ludique, cette ressource peut contribuer de manière active à la transformation sociale comme cela a pu être démontré dans d’autres études à travers le type de communication face aux « enfants microbes » (Yao et Kahou, 2019) ou aux « enfants migrants » (Kahou, Yao et Soro, 2019 ; Yao et Bakayoko, 2015).
Pour les participant.es qui délégitiment le statut de l’humour comme stratégie de résilience communautaire apte à traiter des « choses sérieuses » liées aux besoins socio-politiques des populations, les représentations de l’humour sont de valence négative. Ces prises de positions seraient en lien avec une forme d’humour de type négatif (agressif et auto-dévalorisant), qui constituent les dimensions mal-adaptatives de cette ressource (Beaudoin, 2013 ; Yao, 2015). Ainsi, l’enjeu est d’éviter de « banaliser » la portée des revendications en y associant l’humour qui est le marqueur des « choses sans intérêt ». Ils peinent à trouver dans cette démarche, une quelconque forme de résilience communautaire car si la résilience est un processus de négociation efficace, d'adaptation ou de gestion des sources de stress ou de traumatismes, alors l’utiliser dans des contextes si délicats, en l’espèce les « marches vertes » peut s’avérer inapproprié, voire nocif (Beaudoin, 2013 ; Ionescu et Jourdan-Ionescu, 2010).
Au total, nous pouvons soutenir que l’hypothèse formulée dans l’étude et qui avance que le fait de valider ou non l’humour comme stratégie de résilience communautaire opérant dans le contexte sociopolitique et culturel spécifique à la Côte d’Ivoire dépend du type de représentations sociales de l’humour est validée.
V. Conclusion
Nous retenons de la présente étude que l’humour peut être investi doublement en tant que medium de divertissement et/ou outil de revendication efficace dans une perspective de résilience communautaire. La résilience étant tributaire de multiples facteurs reconnus et interagissant, il serait industrieux de la concevoir selon un modèle transactionnel et multidimensionnel présenté de façon écosystémique (Ionescu et Jourdan-Ionescu, 2010).
L'approche intégrative d’Ionescu (2006) offre justement un contenant heuristique pour concilier les différentes positions afin de construire de manière holistique la résilience en la mettant en lien avec la théorie des représentations sociales.
L’enjeu lié à la mobilisation de l’humour dans la gestion des préoccupations sociales, aussi sensibles soient-elles, renvoie au fait qu’il serait réducteur de cantonner cette forme d’expression au seul versant ludique (Le Lay et Pentimalli, 2013). L’humour, au niveau subversif, peut constituer un canal de locution moins frontal dans un continent africain marqué par des régimes étatiques autocratiques selon l’idée de Freud (1992) : « l’humour ne se résigne pas, il défie ».
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1 Plateforme composée de plusieurs syndicats notamment la Coordination nationale des enseignants-chercheurs et chercheurs de Côte d’Ivoire (CNEC), le Collectif des enseignants-chercheurs et chercheurs de Côte d’Ivoire (CODEC), le Syndicat libre des enseignants-chercheurs et chercheurs de Côte d’Ivoire (SYLEC), le Syndicat national de la recherche et de l’enseignement supérieur (SYNARES), l’Union syndicale de l’enseignement supérieur (UNESUR), la Centrale syndicale de la plateforme nationale des Fonctionnaire (PFN), l’Intersyndicale des fonctionnaires de Côte d’Ivoire (IFCI) et d’autres syndicats du secteur éducation-formation (Koaci, 20 février 2019).
2 La CNEC dénonce le fait que les salaires des enseignants-chercheurs membres du syndicat sont sous contrôle et 24 d’entre eux sont visés par des sanctions dont les effets prospèrent jusqu’à présent à savoir : i)- révocation immédiate de 5 membres, ii)- suspension de 8 autres pour un an, iii)- suspension de deux autres pour une durée de six mois. Arrestation de Dr Johnson Zamina, porte-parole de la CNEC et 3ème vice-président de la PFN le 18 février 2019 (Koaci, 20 février 2019).